...the 29th of may
Les trompes résonnent, l’assaut final est lancé, les troupes turques s’abattent sur la ville à la faveur de la nuit. De la nuit ? pas vraiment, l’éclat des torches et le scintillement des 100'000 armures qui montent à l’assaut du mur de Théodose n’indiquent que trop clairement aux quelques 7'000 défenseurs massés aux remparts, qu’ils ne verront pas le point du jour. Et c’est juste, car au matin de ce mardi 29 mai 1453, Constantinople est en flamme, l’Empire Romain a vécu, les derniers vestiges de l’Europe des césars, sont emportés par les courants du Bosphore...
Cependant, séchez vos larmes car la débâcle du 29 mai 2005, n’a pas eu de telles conséquences sur l’Europe et vous ne trouverez bien qu’un Philippe de Villiers ou un Nicolas Sarkozy pour vous soutenir mordicus que la Turquie n’est pas étrangère au désastre. Néanmoins, en l’espace de ce petit demi millénaire fatidique qui a vu l’humanité s’approprier le monde comme jamais espèce vivante auparavant, l’Europe s’est vue par deux fois renvoyées par la figure ses ambitions d’unité, pour le meilleur mais aussi pour le pire... bref, faut-il ou non se réjouir du « non » Français au référendum sur le traité constitutionnel mené l’an passé ? C’est la question que je vous propose de débattre en cette date anniversaire.
“To win, the yes needs the no, to win against the no!” Cet argument particulièrement percutant assené par notre regretté Jean-Pierre Raffarin illustre assez bien le désert argumentatif qu’ont opposé les partisans du « oui » aux tenants du « non » plus virulents mais aussi peu crédibles. Pour ma part et après 365 jours d’intense réflexion, je pense enfin pouvoir révéler ce qu’il fallait vraiment voter le 29 mai dernier:
Au delà des stupides réactions de repli nationaliste prêchées par les deux comparses d’extrême droite et de droite extrême, Jean Marie Le Pen et Philippe de Villiers (il me coûte de mettre des majuscules à ces deux noms là...), il y avait bien évidemment des arguments forts et valables à opposer au projet de constitution : - surreprésentation des dispositions économiques dans un texte prétendument constitutionnel – ton général extrêmement libéral (économiquement s’entend) alors qu’une constitution est simplement censée poser un cadre institutionnel démocratique – longueur excessive et détails inutiles alors qu’ « une bonne constitution doit être brève et obscure » comme l’indiquait plaisamment l’abbé Sieyès etc etc...
Or, et après mure réflexion, ces arguments auraient été valables s’il s’était vraiment agi d’une constitution ; Mais le référendum du 29 mai dernier portait, lui, sur un traité constitutionnel qui n’avait de constitutionnel que le nom, puisqu’il s’agissait en fait du Traité de Rome II dont le but était de faire ratifier de façon clarifiée et unifiée, les dispositions adoptées depuis 1957 par l’Union Européenne. Cette piqûre de rappel visait donc à entériner 50 ans d’évolutions - de progrès même – en matière de gouvernance et d’intégration économique, en bonne intelligence. Mais voila, il a fallu que ce petit malin de Valery Giscard d’Estaing affuble le traité d’un épithète aussi usurpé que trompeur pour que beaucoup d’entre nous se fourvoient dans le « non » ; et je confesse humblement que si j’avais moi-même joui du droit de vote le 29 mai dernier, j’en aurais peut-être usé et abusé pour rejeter la constitution. Bref, si les causes du « non » ont été largement décortiquées l’an passé, il semblerait que la mystification et le manque d’explications du traité aient été pour quelque chose dans son rejet. Pourtant :
- Le traité constitutionnel n’était pas une constitution car il ne fondait en rien un État unifié sous des institutions uniques et communes.
- En vertu de la hiérarchie des normes, les traités internationaux et notamment européens, ont une valeur supérieure à la constitution française. Un traité constitutionnel ne saurait donc avoir une portée plus importante qu’un traité banal !
- La partie du traité qui a tant fait débat contenait des dispositions économiques et politiques déjà adoptées auparavant sous la forme de traités classiques ; comme je l’explique pus haut, elles ne pouvaient donc pas acquérir une valeur supérieure à celle dont elles jouissaient déjà. La constitution ne changeait donc strictement rien à ces dispositions.
- Le traité présentait en revanche des garanties inédites en terme de démocratie et de droit de l’homme ! Il y avait pour le coup une véritable avancée.
- Le traité prévoyait enfin la création d’un exécutif européen afin de répondre aux enjeux de la gouvernance commune en faisait de l’Europe une entité politique unifiée sur la scène internationale.
Bref, le traité se contentait de rappeler des principes déjà existants tout en y ajoutant des dispositions nouvelles, pour le coup parfaitement inédites. En refusant le traité, nous avons donc conservé celles que nous critiquions tout en perdant celles qui apportaient à l’Europe un véritable plus... sniff
Mais je persiste à penser que ceux qui ont rejeté le traité pour les nobles raisons que j’évoque un peu plus haut, sont une infime minorité et c’est une peur irrationnelle et un défi – stupide – du gouvernement qui ont motivé l’écrasante majorité des votes « non ». Ce rejet de l’Europe ne date pourtant pas d’hier, et c’est bien ce qui me préoccupe car déjà en 1992, le traité de Maastricht passait d’extrême justesse. Cette frilosité coupable du peuple français à l’égard de l’Europe s’est incarnée magnifiquement dans la polémique autour de la directive Bolkestein qui prévoyait l’ouverture réciproque des marchés de service sans harmonisation préalable ; la France a eu peur de... la Pologne ? Rappelons tout de même que la France est le 1er exportateur mondial de services et le pays le plus compétitif dans ce domaine ! Cette directive nous avantageait donc honteusement...
Ne nous voilons pas la face, le libéralisme est le système économique de l’Europe comme il est celui de la France, et à l’échelle d’une communauté d’États unifiés comme à l’échelle d’un seul d’entre eux, il s’agit très probablement du seul système économique capable à ce jour d’apporter la prospérité en même temps que les moyens financiers nécessaires aux États pour mener de vraies politiques sociales ! Il n’est plus temps de rejeter le libéralisme comme il n’est plus temps de rejeter l’intégration politique dès lors qu’ils ont amplement faits leurs preuves dans les frontières de l’espace européen. C’est à l’échelle planétaire qu’il faut s’inquiéter des dérives du capitalisme car c’est là que, faute d’encadrement juridique unifié, il fait le plus de ravages. En attendant, rappelons et martelons, encore et toujours, que la France n’est rien sans l’Europe. Pire, elle est moins que rien !